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Débat sur la réforme du lycée

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, c'est un fait nouveau que le Président de la République s'exprime lui-même sur le lycée. Et c'est un fait heureux, tant il est vrai que les 2,2 millions de lycéens représentent une part importante de l'avenir de la France.

La réforme dont le Président de la République a tracé les grandes lignes est ce qui reste du projet de lycée modulaire imaginé par votre prédécesseur ; c'est dire, entre nous, qu'il ne reste pas grand-chose... Je souhaite qu'à travers la concertation dont vous êtes chargé, monsieur le ministre, vous puissiez donner à cette réforme la substance qui lui manque.

Je m'étonne tout d'abord que le Président de la République n'ait pas évoqué, dans son discours, les besoins du pays, sinon au détour d'une phrase, et comme par raccroc, à propos de la réforme de la section du bac technologique « sciences et techniques industrielles », ou STI.

Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur la baisse constante du nombre d'étudiants inscrits dans les filières scientifiques de nos universités. Dans la compétition mondiale, où les pays asiatiques forment toujours plus d'ingénieurs, de techniciens, de chercheurs, c'est une grave lacune ! Le handicap qui en résulte pour le pays, du fait de la mauvaise orientation des élèves et des étudiants vers des filières sans débouchés, n'en sera pas corrigé.

Le Président de la République vous a chargé, monsieur le ministre, de poursuivre la consultation ; je souhaite que vous le fassiez avec le souci républicain de l'intérêt général, avec la volonté de former les citoyens et les producteurs ; j'entends par là les ouvriers qualifiés, les techniciens, les ingénieurs, les chercheurs dont a besoin un pays moderne, pleinement engagé dans la compétition mondiale.

Lorsque, en 1984, j'avais défini, dans une perspective de démocratisation, un objectif de 80 % de jeunes atteignant le niveau du bac - et non, madame Morin-Desailly, obtenant le bac -, car nous en étions à l'époque à 40 %, lorsque j'avais revalorisé l'enseignement professionnel, en créant les bacs pro, et régionalisé la construction ainsi que l'équipement des lycées, je m'étais tourné vers une société d'études, filiale de la Caisse des dépôts et consignations, qui a produit une étude prévisionnelle de ce que pourrait être la structure de la population active de la France en l'an 2000.

Quand on veut parler du lycée, c'est ainsi qu'il faut réfléchir : en partant des intérêts du pays.

Je relève une seconde contradiction dans le discours du Président de la République : il déclare vouloir préserver l'excellence, le niveau d'exigence, mais, en même temps, s'étonne, voire s'indigne, du nombre de redoublements au lycée, du fait que 35 000 lycéens, à la fin de la terminale, n'ont pas le bac et, enfin, que 80 000 bacheliers n'obtiennent pas un diplôme d'enseignement supérieur.

Mais il n'aura échappé à personne que, à le suivre dans son raisonnement, il faudrait donner le bac à tout le monde et un diplôme d'enseignement supérieur à tous les bacheliers ! C'est le principe même de l'élitisme républicain que le Président de la République met en cause, un principe qui vise à la fois à la démocratisation des études et au maintien de l'exigence intellectuelle et de la qualité de l'enseignement.

Rappelons le mot d'Henri Wallon, à la Libération : « L'école républicaine a pour but la promotion de tous et la sélection des meilleurs. » La sélection est dans la nature des choses ; le problème est de savoir si elle se fait sur des critères démocratiques.

Le Président de la République pointe à juste titre l'inégalité des chances selon l'origine sociale. Mais croyez-vous qu'on corrigera cette inégalité par un abaissement de l'exigence ? L'école ne peut corriger à elle seule l'inégalité sociale, sauf à prendre le risque de la démagogie et de l'égalitarisme niveleur. Il faut alors, et dans tous les domaines de l'action politique, une énergie républicaine que je ne discerne pas toujours dans les choix du Gouvernement, notamment en matière fiscale.

On peut certes améliorer l'orientation, mais je ne crois pas qu'on puisse instituer une orientation permanente et efficace, avec des stages passerelles et des remises à niveau pendant les vacances. Étendre la seconde dite « de détermination » à la classe de première risque de casser les filières de deux ans, qui permettent un certain approfondissement des matières. À l'évidence, une classe de terminale spécialisée ne suffit pas.

Prélever deux heures sur les horaires de cours pour un soutien des élèves en difficulté alors que baisse le nombre de postes de professeur, c'est aller au-devant du « lycée light » qu'on a reproché à votre prédécesseur.

On ne compensera pas non plus la baisse du nombre de professeurs de langues vivantes par le recrutement d'assistants parmi les étudiants étrangers.

Le Président de la République déclare vouloir casser la hiérarchie imposée des voies et des séries. L'intention est louable, mais ne faisons pas de la série S le bouc émissaire de ce qui ne va pas au lycée ! Elle est justement ce qui marche ! Certes, elle a le grave défaut d'attirer les bons élèves... Mais que faut-il faire de ces bons élèves ? C'est pour vous un véritable casse-tête, monsieur le ministre ! On a l'impression que, si vous n'aviez que des cancres, votre tâche en serait facilitée. (Sourires.)

Vous suggérez, à juste titre, qu'il y ait de bons élèves partout, et d'abord dans la filière littéraire, la fameuse série L. Je vous approuve : la revalorisation de la série littéraire est une bonne chose. Je l'avais moi-même prévue en 1986, dans la réforme des lycées que mon successeur a malheureusement suspendue.

Vous voulez y introduire des langues étrangères, du droit, un enseignement culturel et artistique. À la bonne heure ! Mais où sont les moyens ? Surtout, vous oubliez le grec et le latin, qui sont au cœur de notre langue, de notre culture, de notre civilisation ! L'apprentissage des langues anciennes est la base même de toute revalorisation de la série L. On ne peut pas imaginer un professeur de français qui ne sache pas le latin !

M. Adrien Gouteyron. Très bien ! Je suis ravi d'entendre cela !

M. Jean-Pierre Chevènement. Par ailleurs, vous évoquez la réforme de la filière technologique, mais seulement à travers la filière STI. Vous proposez de réserver des places pour les élèves de cette section dans les IUT et les BTS. Sur quelles bases ? Ne risquez-vous pas de porter atteinte au principe du concours ? Y aura-t-il au moins deux concours séparés ? Au passage, je vous ferai observer que les IUT offrent de moins en moins des formations courtes et sont de plus en plus une voie d'acheminement vers des études longues.

L'enjeu de la formation d'un plus grand nombre de scientifiques et d'ingénieurs est crucial pour le pays. Vouloir atteindre cet objectif à travers la réforme de la seule section STI est pour le moins réducteur. C'est l'ensemble de la filière technologique et de la filière professionnelle qui mérite votre sollicitude.

La généralisation du bac pro en trois ans ne suffit pas pour revaloriser le lycée professionnel. D'abord, il faudrait l'évaluer, ce qui, et pour cause, n'a pas encore été fait. Il faut des moyens en hommes et en matériels, et ce n'est pas avec une « cagnotte scolaire » qu'on luttera contre l'absentéisme des élèves. Soit dit en passant, cette cagnotte serait la négation même des principes de l'école républicaine. Monsieur le ministre, mettez donc un terme à ces expérimentations hasardeuses !

Je suis surpris que le mot « région » ne figure pas dans le discours présidentiel, alors même que ce sont les régions qui construisent, qui recrutent les personnels techniques, les laborantins, etc. (Applaudissements sur les travées du RDSE et du groupe socialiste.) Si vous voulez revaloriser la filière technologique et professionnelle, vous ne pouvez le faire qu'avec le concours des régions ! Il faudrait alors réunir l'ensemble de celles-ci pour définir en commun un plan ambitieux de développement et de modernisation de ces filières.

Le Président de la République dit souvent une chose et son contraire...

M. le président. Il n'est pas le seul ! (Sourires.)

M. Jean-Pierre Chevènement. C'est vrai ! Ne l'accablons pas ! (Nouveaux sourires.)

Au demeurant, cela vous facilitera la tâche, monsieur le ministre. Je vous souhaite très sincèrement, parce qu'il y va de l'avenir de notre jeunesse et du pays tout entier, de tenir les deux bouts de la chaîne : d'un côté, le souci de la démocratisation ; de l'autre, le maintien de l'exigence de qualité et de niveau.

Notre lycée ne fonctionne pas si mal. Il faut certes le réformer, mais de manière intelligente. On ne peut d'ailleurs pas agir autrement avec des systèmes complexes. Il est trop simple d'opposer, comme le font certains, la conquête de l'autonomie, sixième axe de la réforme, à l'encadrement trop pesant dont nous aurions hérité.

Je m'étonne au passage que le discours du Président de la République soit muet sur la violence scolaire. Jack Lang a relevé que les propositions de Nicolas Sarkozy s'inscrivaient dans le droit fil de la réforme du lycée de 1992 et de celle de 2000, qu'il avait lui-même conduites. On ne saurait mieux dire !

En conclusion, je dirai que la conquête de l'autonomie sera d'autant plus aisée que seront maintenus des cadres solides. La conquête de l'autonomie passe par celle du savoir, il faut le répéter, et ce sont les enfants des classes les moins favorisées qui, vous le savez, monsieur le ministre, ont le plus besoin d'une école structurée, sûre de ses valeurs. La transmission des savoirs, dont la parfaite maîtrise fonde l'autorité du maître, passe par un bon encadrement. C'est la meilleure garantie d'un lycée qui marche, à Clichy-sous-Bois comme à Neuilly.

Mme Françoise Laborde. C'est vrai !

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le ministre, ne vous laissez pas égarer par des comparaisons statistiques trompeuses sur le nombre d'heures de cours dispensées dans d'autres pays aux élèves de quinze ans. Chaque système éducatif a sa spécificité. Il n'est pas souhaitable de réduire le nombre des heures de cours au lycée, car ce n'est pas en travaillant moins que nos lycéens apprendront mieux ! (Applaudissements sur les travées du RDSE, du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG.)

 


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