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Projet de loi relatif à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme

M. le président. La parole est à M. Stéphane Mazars.

M. Stéphane Mazars. Monsieur le président, madame la garde des sceaux, monsieur le ministre, mes chers collègues, le contexte dans lequel nous sommes aujourd'hui amenés à examiner le projet de loi justifie, malheureusement, sa discussion en procédure accélérée.

Les événements dramatiques qui ont frappé Montauban et Toulouse en mars dernier étaient déjà venus rappeler à la nation tout entière qu'elle n'était pas à l'abri, sur son propre sol, d'actes aveugles et lâches de terrorisme. L'actualité de ces dernières semaines l'a encore prouvé. Je tiens d'ailleurs à saluer, madame la garde des sceaux, monsieur le ministre, l'action non seulement des services de renseignement et de sécurité, mais également des services judiciaires, qui ont travaillé, sous votre responsabilité, pour démanteler simultanément à Strasbourg, en région parisienne et sur la Côte d'Azur, un réseau islamiste qui, comme vous l'avez rappelé tout à l'heure, monsieur le ministre, était déjà passé à l'acte et s'apprêtait à récidiver.

Notre pays n'a que trop payé le prix du sang. Il a su se doter, c'est vrai, notamment dès 1986, d'une législation antiterroriste spécifique que les professionnels du sujet, qu'ils soient magistrats ou enquêteurs, qualifient eux-mêmes de bien construite et d'efficace, comme cela a été souligné par M. le rapporteur. Cet arsenal juridique repose, cela a été dit, sur l'infraction cardinale d'« association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme », qui offre aux enquêteurs la possibilité de travailler très en amont des actes de terrorisme eux-mêmes, grâce à l'incrimination des actes dits « préparatoires ».

Je ne m'attarderai pas sur les autres dispositifs dérogatoires au droit commun, comme le régime de la garde à vue, celui des perquisitions de nuit ou encore les captations de données informatiques, qui représentent un ensemble d'instruments d'investigations efficaces au bénéfice des enquêteurs.

En toute hypothèse, notre législation antiterroriste est non pas un droit d'exception mais un droit spécifique, absolument nécessaire à la lutte contre cette criminalité parfois très organisée, et en tout cas particulière.

Cette législation demeure également, comme toutes les autres, soumise à d'exigeantes garanties procédurales. Le juge reste toujours, en dernier lieu, le garant du respect des règles de droit et des libertés. Aussi s'inscrit-elle bien dans le cadre qui nous est cher, celui d'un État de droit soucieux de garantir un équilibre parfait entre, d'une part, la poursuite et la répression des infractions terroristes, la protection de la population et la prise en charge des victimes, et, d'autre part, le respect des droits des personnes mises en cause. Notre groupe sera d'ailleurs toujours mobilisé pour maintenir cet équilibre essentiel dans un État démocratique.

Pour nous également, les clivages politiques s'effacent nécessairement devant l'horreur. La nation tout entière doit être rassemblée pour exprimer sa compassion aux victimes et sa détermination face au terrorisme. Toute récupération politique ne peut que susciter notre réprobation.

Monsieur le ministre, vous avez parlé, il y a un instant, de la défense de l'intérêt supérieur de notre pays. Je me félicite de la concorde qui semble régner à ce sujet, manifestée par la quasi-unanimité prévalant dans cet hémicycle. Je tiens également à saluer votre méthode de travail, fondée sur l'analyse raisonnée plutôt que sur la seule émotion subie.

Le présent projet de loi résulte en grande partie des conclusions d'un groupe de travail qui associait des magistrats spécialisés, des policiers de la sous-direction antiterroriste, des membres de la DCRI, ainsi que deux conseillers près la Cour de cassation. Cette méthode équilibrée a permis de prendre toute la mesure des enjeux qui s'imposaient et d'apporter des réponses pragmatiques et pertinentes.

Certes, je n'oublie pas, cela vient d'être rappelé, que le projet de loi n° 520, déposé sur le bureau du Sénat le 4 mai dernier par l'ancien garde des sceaux Michel Mercier, comportait une importante disposition, que reprend en partie le présent texte : la possibilité de réprimer le délit d'association de malfaiteurs terroristes commis par un Français à l'étranger.

Toutefois, d'autres dispositions contenues dans ce projet de loi préparé dans l'urgence, cela a été rappelé, semblaient poser problème. Je pense en particulier au délit de consultation habituelle de site terroriste. Un tel délit aurait nécessairement posé des problèmes de constitutionnalité. Mais il aurait surtout alourdi la charge de travail des services de renseignement, voire aurait été contre-productif, dans la mesure où de nombreuses identifications de terroristes ont précisément été rendues possibles, ces dernières années, par le suivi de leurs connexions sur internet.

Notre groupe soutiendra naturellement le présent projet de loi, car nous estimons qu'il est urgent d'adapter notre droit aux évolutions, très rapides, des menaces objectives qui pèsent sur notre pays.

Dans sa version issue des travaux de la commission des lois – permettez-moi, d'ailleurs, de saluer l'excellent travail réalisé par le rapporteur Jacques Mézard –, le présent texte se caractérise par encore plus d'équilibre entre la protection de l'ordre public et le respect des droits fondamentaux. La commission a en effet particulièrement veillé au respect de ces principes. C'est la raison pour laquelle nous souscrivons pleinement aux modifications qui ont été apportées, notamment sur la procédure de consultation de la commission départementale d'expulsion.

J'en viens aux autres articles du texte.

La prorogation de certaines dispositions de la loi du 23 janvier 2006 jusqu'en 2015 nous apparaît nécessaire, compte tenu du contexte actuel. En tout état de cause, ces mesures d'exception sont aujourd'hui indispensables aux services d'enquête et ont été encadrées et validées par le Conseil constitutionnel. Les quelques dérives qui ont pu avoir lieu sont liées non au cadre législatif lui-même, mais à des comportements individuels isolés qu'il appartient à la justice, et à elle seule, au cas par cas, d'apprécier et, le cas échant, de sanctionner.

La menace terroriste évolue rapidement, je le disais, et se caractérise par sa nature protéiforme. Il est donc légitime que nous nous interrogions sur la capacité d'action de nos services de renseignement et sur leurs résultats.

L'affaire Merah a malheureusement révélé de possibles défaillances sur lesquelles toute la lumière devra être faite. Vous l'avez rappelé, monsieur le ministre, Mohammed Merah était déjà connu de ces services. Ces dernières années, il avait été identifié à la suite de ses déplacements en Afghanistan, où il s'était rendu hors des filières classiques de recrutement de militants occidentaux.

Je sais que vous vous employez à dresser ce bilan et à en tirer les enseignements, puisque vous déclariez le 12 juillet dernier devant la commission des lois de l'Assemblée nationale que « chacun est conscient du fait qu'il y a eu échec […], puisque Mohamed Merah a pu agir et tuer ».

Des pistes de réflexion sont d'ores et déjà à l'étude. Le rapport de la commission sénatoriale pour le contrôle de l'application des lois consacré aux dispositifs législatifs de lutte contre le terrorisme en avance quelques-unes.

De la même façon, vous avez souhaité repenser l'articulation entre la DCRI et les services départementaux de l'information générale, ou SDIG, sans toutefois toucher au socle d'action de la première. En tout état de cause, une telle réflexion ne peut s'inscrire que dans le cadre plus global de l'analyse des causes de l'adhésion de certains individus au radicalisme, radicalisme qui conduit alors au terrorisme.

L'un des éléments les plus marquants concernant la récente vague d'interpellations est que les individus appréhendés sont tous des citoyens français qui ont grandi dans notre pays, certains d'entre eux ne s'étant convertis que récemment à l'islam. Or, comme vous l'avez déclaré, monsieur le ministre, « il y a un terreau qui est celui de la pauvreté, de l'absence de repères, qui peut conduire à la délinquance, mais qui conduit aussi à l'engagement qui est celui de l'islamisme radical. On le trouve dans certains quartiers. En prison aussi. »

Ce qui est en cause, c'est bien l'échec d'une certaine politique pénale, qui a mis l'accent sur le tout-sécuritaire plutôt que sur la prise en charge, aussi, des causes sociales de la délinquance. La loi du 5 mars 2007 en est l'illustration. Bien plus, en favorisant l'incarcération, notamment de primo-délinquants, cette politique a mis de nombreux jeunes fragiles au contact direct du prosélytisme islamiste, qui sévit dans nos prisons.

M. Jean-Jacques Hyest. Ce n'est pas vrai !

M. Stéphane Mazars. Certes, aucune étude n'a pu mesurer jusqu'à présent avec précision le nombre de conversions à l'islam en prison, ni appréhender l'étendue de l'islamisme, mais il est désormais pratiquement acquis que nos lieux de détention constituent un lieu de radicalisation et de recrutement de djihadistes.

Les meneurs sont souvent des jeunes en rupture avec leur milieu, qui expriment leur haine par un fait dit « religieux » poussé jusqu'à son paroxysme.

Ces dérives ont bien été prises en compte par l'administration pénitentiaire. Je pense, par exemple, à l'observation des changements de comportement et aux transferts des prisonniers à risque.

Tout le monde s'accorde à dire que la lutte contre cette radicalisation passe aussi par l'implication d'imams en milieu carcéral, afin de tenter d'empêcher les modérés de se radicaliser ou tout simplement pour garantir des espaces d'accès à la religion. Il est toutefois notoire que le nombre d'imams est trop faible. On en compte 151, contre, par exemple, 655 aumôniers catholiques.

Madame la garde des sceaux, vous avez annoncé l'intégration de 30 imams supplémentaires d'ici à 2014. Mais le chiffre demeure insuffisant ; selon les estimations, il en faudrait quatre fois plus. D'ailleurs, c'est également ce que dit le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Dans un avis du 24 mars 2011, celui-ci notait qu'il appartient, « dans le respect du principe de laïcité » – c'est un principe auquel nous sommes très attachés –, à l'administration responsable des lieux de privation de liberté de « pouvoir satisfaire aux exigences de la vie religieuse, morale ou spirituelle des personnes dont elle a la charge. »

En tout état de cause, la lutte contre le terrorisme est une implication de chaque instant.

Monsieur le ministre, je connais la détermination qui est la vôtre et celle des fonctionnaires de votre administration pour faire triompher nos valeurs communes, celles que nous partageons sur toutes les travées de la Haute Assemblée, face à l'obscurantisme et au fanatisme, qui conduisent aux crimes les plus odieux.

Quand les valeurs républicaines, et, parmi elles, la laïcité – vous l'avez mentionnée tout à l'heure –, sont menacées, vous savez pouvoir compter sur le soutien du groupe du RDSE, héritier au Sénat d'une tradition politique qui participe à la construction et à la défense de notre République depuis 120 ans ! Dans ces conditions, la totalité des membres de notre groupe approuveront le projet de loi relatif à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme. (Applaudissements sur les travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe socialiste.)

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