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Débat sur le rôle de l'Etat dans les politiques locales de sécurité

Intervention de madame Anne-Marie ESCOFFIER

M. le président. La parole est à Mme Anne-Marie Escoffier.

Mme Anne-Marie Escoffier. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, il est difficile pour moi d'intervenir juste après M. Jean-Michel Baylet, ancien secrétaire d'État chargé des collectivités territoriales, dont je partage ses valeurs républicaines et qui vient de mettre le doigt là où ça fait mal. Là ou ça fait mal pour nos concitoyens, qui ne sont pas toujours au fait de la loi et des règlements et qui réagissent à l'instinct ou sous la pression des médias.

Je vais essayer de m'abstraire de cette vision sensible, presque affective, des événements, que je comprends, au demeurant, pour m'en tenir à un constat aussi objectif que possible.

J'ajouterai un mot, néanmoins, qui dérogera à la règle que je tente de m'imposer, sur le malaise de nos services de police et, peut-être, dans une moindre mesure, de la gendarmerie. Ces deux corps, civil et militaire, qui marchent à l'affectif, ont besoin d'être aimés et respectés pour donner toute sa force à leur action.

M. Jean-Michel Baylet. Très bien !

Mme Anne-Marie Escoffier. Or, aujourd'hui, les attentes des citoyens, aussi diverses qu'il y a de situations locales, sociales ou sociétales différentes, ne riment pas avec les nouveaux modes de fonctionnement de nos services chargés de la sécurité des personnes et des biens.

Il existe, dès lors, un hiatus grandissant et de plus en plus perceptible, qui signe, je ne crains pas de le dire, le diagnostic d'un peuple malade de sa démocratie.

Je reviens donc au rôle de l'État dans les politiques locales de sécurité. Traditionnellement, l'État est le garant des libertés en même temps que le protecteur de la sécurité des personnes et des biens. Cette double vocation est un fondement essentiel et incontournable de notre République. Inscrite dans la constitution, elle a pour maître d'œuvre le ministre de l'intérieur. Ce ministre, parce qu'il concilie les libertés et les contraintes, est le garant incontournable de ces principes démocratiques.

Incontournable, certes, mais incontestable, l'est-il toujours ? Nous sommes nombreux, ici et là, à avoir défendu de toutes nos forces, à plusieurs reprises, l'absolue nécessité pour le ministère de l'intérieur de s'appuyer sur ces deux pôles – liberté et sécurité – et de n'être pas plus le ministre de l'un plutôt que de l'autre.

Les tentatives de scinder en deux ce ministère, pour avoir un ministère autonome de la sécurité, ont heureusement échoué. Mais rien n'interdit de penser que les politiques mises en œuvre participent subrepticement de la même démarche.

En effet, si l'on considère que la politique de sécurité consiste à garantir la sécurité de la population résidant sur le territoire national ainsi que celle de leurs biens patrimoniaux et de leurs activités face à des menaces de nature criminelle relevant de la justice pénale, on entre bien dans la parfaite vocation double du ministère de l'intérieur que je viens de rappeler.

En revanche, si la politique de sécurité n'est plus que politique répressive, elle se fixe exclusivement sur le deuxième pôle du ministère et n'est plus le garant fondamental du droit de liberté. On doit néanmoins se féliciter de ce que, dans le cadre d'une politique sécuritaire aboutissant à une politique pénale, l'autorité judiciaire indépendante soit la gardienne des libertés publiques.

Que retenir de cette rapide présentation sinon qu'elle laisse peu de place – cela ne me paraît pas illégitime – aux collectivités locales, alors que les réflexions successives et les lois successives ont donné aux collectivités locales des responsabilités nouvelles en matière de politique de sécurité ?

Il s'agit non plus de la politique de sécurité – apanage de l'État –, mais des politiques de sécurité, appliquées localement à raison des problèmes particuliers auxquels sont confrontées les collectivités et s'intégrant à la nécessaire solidarité à laquelle chacun doit contribuer.

Dès 1977, avec le rapport Peyrefitte, et 1982, avec le rapport Bonnemaison, chacun – État et communes – avait compris l'intérêt de politiques territorialisées de prévention de la délinquance, des politiques de « coproduction de sécurité » s'appuyant sur des conseils communaux de prévention de la délinquance, devenus, par décret du 17 juillet 2002, conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance.

La première loi d'orientation et de programmation relative à la sécurité du 21 janvier 1995, en élargissant le nombre et la qualité des acteurs, parties prenantes dans cette coproduction de sécurité, a conforté le principe d'une action publique territoriale en la matière.

Elle a préparé le maire à devenir le « pilote de la prévention de la délinquance », pilote d'un pilotage obligatoire dans les communes de plus de 10 000 habitants, depuis la loi de 2007. Mais que vaut un pilote à qui incombent les tâches les plus diverses, allant jusqu'au contrôle de l'absentéisme scolaire, sans qu'il ait ni les moyens ni l'autorité de ce pilotage ?

Il n'est que de rappeler certains événements récents évoqués par M. Jean-Michel Baylet, où l'on a voulu jeter l'opprobre sur les élus et les faire condamner par la vox populi.

Quels sont, en réalité, les moyens dont disposent les collectivités si l'on fait abstraction du pouvoir de convocation des conseils locaux de sécurité, dont la lourdeur n'a que trop tendance à en amoindrir l'efficacité ?

Les collectivités disposent de leurs moyens propres de police municipale, dont elles ont la charge financière complète. Les compétences de la police municipale ont d'ailleurs été élargies, par exemple en matière de contrôle préventif s'agissant des dépistages d'alcoolémie. Elles disposent également du Fonds interministériel pour la prévention de la délinquance, utilisé à 75 % en équipement de vidéosurveillance, comme si la vidéosurveillance – pardon, la « vidéoprotection »... – était l'arme absolue contre tous les maux de délinquance connus.

Je ne veux pas ignorer les bénéfices de la vidéoprotection, mais je voudrais les relativiser. A-t-on mesuré les dépenses en personnels qui doivent naître de ce système si l'on veut lui assurer quelque efficacité ? Combien d'écrans d'image par équipement, combien de personnes mobilisées derrière ces écrans pour lire et interpréter en temps réel les images ? À quel coût de fonctionnement, et non pas d'investissement auquel participe l'État, cela revient-il ?

Nombreux sont les exemples que nous pourrions citer de dispositions nouvelles prises en matière de traitement et de prévention de la délinquance qui chargent la barque du pilote collectivité locale sans lui donner les moyens correspondants.

Je peux témoigner de la bonne volonté des polices municipales et d'État à travailler ensemble. Mais cette bonne volonté ne peut contrarier les consignes données par la hiérarchie policière de l'État.

L'État n'a-t-il pas déjà assez de mal à faire fonctionner harmonieusement police et gendarmerie, sous l'autorité d'un préfet de département amoindri, même s'il ne lui reste plus guère que la gestion de crise et la sécurité ?

Monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, la question qui se pose véritablement aujourd'hui est bien de savoir comment cette idée de coproduction de sécurité peut trouver à se réaliser au bénéfice de tous, victimes, délinquants, forces de sécurité, à raison de véritables compétences assises sur de vrais moyens.

Faut-il espérer que le projet de loi de finances pour 2011 saura apporter une réponse à cette question ? En tout état de cause, c'est mon vœu. (M. Charles Gautier applaudit.)

 

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