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Discussions générales

Projet de loi relatif au plan d'aménagement et de développement durable de Corse

Intervention de monsieur Nicolas Alfonsi

M. le président. La parole est à M. Nicolas Alfonsi.

M. Nicolas Alfonsi. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, j'aborde l'examen de ce texte avec perplexité, lassé d'entendre vanter en permanence la beauté des paysages corses et le souci que nous avons, tous les quatre ou cinq ans, de prendre notre destin en main. Pour paraphraser Boileau, je dirai que le Gouvernement doit avoir l'âme bien chevillée au corps pour remettre ainsi, quatre fois, l'ouvrage sur le métier.

L'âge étant là, j'ai pour ma part connu pas moins de quatre textes sur le sujet. Le texte de Gaston Defferre disposait, si ma mémoire est bonne, que la collectivité territoriale de Corse devait établir son plan d'aménagement dans un délai de dix-huit mois. Or, pendant dix ans, rien ne s'est passé. Puis, quand la majorité régionale a voulu procéder, dans un sursaut, à l'établissement de ce schéma, M. Joxe, alors ministre de l'intérieur, a dit qu'il était trop tard. Et alors que, pendant dix ans, personne n'avait protesté contre la carence de l'Assemblée de Corse, il a été subitement décidé, après avis du Conseil d'État, que l'État se chargerait d'établir le schéma d'aménagement !

Dans une deuxième période, nous avons eu le texte de Pierre Joxe, qui était un « copié-collé » de celui de Gaston Defferre, mais qui prévoyait, pour l'élaboration du schéma d'aménagement, un délai d'un an, et non plus de dix-huit mois. Puis, à nouveau, plus rien ne s'est passé pendant dix ans...

Sous le gouvernement Jospin sont intervenus les accords de Matignon, qui ont abouti à la loi relative à la Corse du 22 janvier 2002. Il ne s'agissait alors plus d'un schéma d'aménagement, mais d'un PADDUC, la terminologie ayant changé et la mode du développement durable étant apparue. Il n'était plus question de délai dans le nouveau texte, sans doute par prudence : ses auteurs estimaient sans doute que l'échéance ne pourrait jamais être tenue.

Nous revenons aujourd'hui sur ce sujet à l'occasion de l'examen du présent projet de loi. Je sens bien, à cet instant, qu'il existe une contradiction très forte, s'agissant de l'échelle de la cartographie, entre l'avis unanime de l'Assemblée de Corse et celui du Conseil d'État.

Je vous demande, mes chers collègues, de ne pas accorder trop d'importance à l'avis de l'Assemblée de Corse, car celle-ci vote très souvent ses textes à l'unanimité, dans le cadre d'un consensus mou. Je vous mets au défi de me dire quels textes ont fait l'objet de discussions féroces au sein de cette assemblée : il n'y en a pas !

Il peut donc y avoir une contradiction, sur laquelle nous reviendrons dans un instant, entre l'avis de l'Assemblée de Corse et celui du Conseil d'État. Comment concilier les deux ? Toute la difficulté est là ! On ne peut y parvenir, car l'avis de la collectivité de Corse, je le souligne, c'est la « légitimité » de la Corse !

Un leader nationaliste a récemment déclaré dans la presse que la co-officialité ayant été votée par 70 % des élus, l'Assemblée de Corse représentait la légitimité de la Corse. Or, il y a dix ans, nous avons été deux élus, sur cinquante et un, à voter contre les accords de Matignon. À ce moment-là, la légitimité était de 90 % ! Mais lors du référendum de 2004 organisé par le Président de la République - j'évoque un souvenir douloureux ! -, le résultat fut : 51 % de voix contre, 49 % pour...

Méfiez-vous donc de ce concept de légitimité, selon lequel il faudrait, en permanence, considérer comme un avis définitif ce que peut dire l'Assemblée de Corse.

J'évoque ce problème d'entrée de jeu, afin d'aborder ce texte non pas avec l'esprit chagrin, mais avec la sérénité nécessaire à nos travaux ! Il nous faudra, en effet, aboutir, même si la majorité sénatoriale a changé. Après tout, sur un texte d'une « telle importance », un consensus peut se faire jour dans cette assemblée, avec quelques nuances tout de même...

Nous devons garder à l'esprit cet aspect des choses. J'ai souvent eu l'occasion de dire que l'étalon du « temps corse » ressemble un peu à celui du temps judiciaire (Sourires.). Il faut gravir toutes les étapes de la procédure, puis éventuellement redescendre : les choses se font lentement ! Le schéma d'aménagement, cela fait déjà trois décennies que nous en parlons !

Je ne m'épuiserai pas à énumérer toutes les difficultés qui peuvent se présenter, mais je reviendrai sur une observation dont j'avais fait part au rapporteur, concernant l'inconstitutionnalité du texte.

Le principe de l'autonomie des collectivités territoriales doit être respecté. Vous avez fort opportunément rappelé à l'instant, madame Didier, que, dans l'échelle fixée par le Conseil d'État, un centimètre sur la carte représente un kilomètre sur le terrain, et que la Corse compte de 900 à 1 000 kilomètres de côtes. Actuellement, le Conservatoire du littoral, dont je suis le premier vice-président, se fondant sur des techniques informatiques plus appropriées, considère d'ailleurs que le littoral corse s'étend en réalité sur 1 200 kilomètres. Vous imaginez ce que représente une échelle du 1/100 000e, très précise pour un document censé être le plan de développement de la Corse.

Quant à l'éventuelle anticonstitutionnalité du projet de loi, je ferai observer au passage que l'Assemblée de Corse ne se prive pas de voter des textes anticonstitutionnels : je pense à toute une série de sottises, dont la distinction entre deux catégories de citoyens sur le modèle calédonien...

Mais si le projet de loi que nous examinons est anticonstitutionnel, qui va soulever son anti-constitutionnalité ? Personne ! Que se passera-t-il alors ? Pendant deux ou trois ans un texte anticonstitutionnel pourra être appliqué, jusqu'à ce qu'un jour soit posée une question prioritaire de constitutionnalité, par exemple sur l'initiative d'un propriétaire lassé de voir ses droits bridés.

M. Jean-Jacques Mirassou. Voilà !

M. Nicolas Alfonsi. Entre-temps, on aura accrédité l'idée, au sein de la population corse, qu'une fois encore des textes ayant été adoptés ne pourront pas être appliqués, ce dont il aurait fallu s'apercevoir plus tôt. Gardons cela à l'esprit. Il en ira ainsi, d'ailleurs, si est voté un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, un texte relatif aux résidences corses, qu'elles soient secondaires ou principales, avant d'être censuré par le Conseil constitutionnel.

Ces problèmes étant complexes, je ne m'y attarderai pas davantage. J'en reviens au texte.

L'article 1er, comme l'a souligné M. le rapporteur, soulève des problèmes de constitutionnalité. Je vous précise, mes chers collègues, qu'une décision du Conseil constitutionnel de 2002 et un avis du Conseil d'État de 1991 relatif à l'Île-de-France, tous deux visés par le rapport de la commission, prônent une extrême prudence.

En l'espèce, le texte respecte l'avis du Conseil d'État, mais pour tenir compte de l'avis de l'Assemblée de Corse, qui veut à tout prix gérer la cartographie à sa façon, en définissant les échelles, vous êtes obligés de concilier l'inconciliable : d'où l'article 4, qui permet au plan d'aménagement et de développement durable de Corse de statuer sur des espaces géographiques limités en raison de leur caractère stratégique. Mais qu'est-ce qu'un site stratégique ? Comment définir des espaces limités ? Ces derniers risquent d'être au texte que nous allons adopter ce que représentent les hameaux nouveaux, dont la définition n'est pas aisée, pour la loi Littoral. Il peut y avoir là une source de difficultés, c'est pourquoi je propose, par voie d'amendement, de faire simple en supprimant tout cela.

L'article 2 ne suscite aucune observation particulière de ma part.

L'article 3 et l'article 4 s'articulent de façon pyramidale. Au lieu de simplifier, je redoute que l'on ne charge la barque, d'autant que, au-dessus du schéma, s'appliqueront encore la loi Littoral et la loi Montagne.

M. le président. Mon cher collègue, je vous prie de bien vouloir vous acheminer vers votre conclusion...

M. Nicolas Alfonsi. Monsieur le président, ne pourrais-je pas emprunter les trois minutes allouées aux non-inscrits ? (Sourires.)

Des contradictions risquent de se faire jour. Qui dit que, à un moment donné, le document d'urbanisme lui-même ne sera pas illégal au regard de la loi Littoral ? La situation est très compliquée ; il faut y réfléchir à deux fois.

J'en viens à l'article 5. Le plan d'aménagement et de développement durable de Corse serait élaboré par l'Assemblée de Corse. Pourquoi pas ? Une grande enquête devra toutefois être menée auparavant. Cela donnera lieu à un grand défoulement. Je n'aurai pas la cruauté de lire le rapport de la conseillère exécutive chargée de ce texte à l'Assemblée de Corse : une multitude de réunions devront être organisées. Il sera très difficile de respecter l'échéance rapprochée fixée pour l'élaboration du schéma, à savoir 2013.

Nous sommes en présence d'un texte surréaliste. Nous l'avons attendu pendant trente ans, mais il y est prévu que la révision interviendra dans un délai non plus de dix ans, mais de six ans. C'est un progrès considérable ! (Exclamations sur les travées du groupe socialiste-EELV.)

Je termine, mes chers collègues, car j'ai l'impression de vous ennuyer.

Plusieurs sénateurs socialistes. Pas du tout !

M. Nicolas Alfonsi. Faut-il vraiment un schéma d'aménagement dans une île de 8 000 kilomètres carrés et de 300 000 habitants ?

M. Pierre Hérisson. Oui !

M. Nicolas Alfonsi. Il fut un temps où le président du Conseil exécutif ne partageait pas nécessairement cette idée : la Corse n'est ni la Basse-Seine, ni la région Rhône-Alpes, ni l'Île-de-France. En réalité, les non-dits sont nombreux.

Mes chers collègues, je ne me suiciderai pas si vous n'adoptez pas les amendements que j'ai déposés (Sourires.), mais c'est une question de principe. Je considère pour ma part que le texte que nous allons voter porte atteinte à l'autonomie des collectivités et va créer des difficultés supplémentaires.

Je ne voudrais pas être pessimiste. Ainsi que je l'ai dit d'emblée, je n'ai pas l'esprit chagrin, mais si, comme je le pressens, la majorité sénatoriale s'associe à M. le ministre de l'intérieur sur un texte qui n'est pas anodin, que voulez-vous que je fasse ?

M. Jean-Jacques Mirassou. Prendre le maquis ?

M. Nicolas Alfonsi. Je risque de voter comme vous !

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